image de fond
Logo marque Bretagne

Ré-écoutez l'émission "Culture Breizh" du 7 mai sur Egile - l'autre

La démarche artistique

Ce que j'oublierais... si j'étais l'un d'eux
Mais cette chanson n'est qu'un triste jeu
Juliette, in Aller sans retour


« Egile » (l'Autre), un thème très Korriged Is

Avec « Egile », c'est l'occasion d'aborder un thème qui est cher à la troupe Korriged Is : l'Autre. Forts de leur identité douarneniste et de cet état d'esprit si particulier où accueil, ouverture d'esprit, convivialité mais aussi insoumission et liberté de penser ne sont pas de vains mots, les Korriged Is ont toujours été considérés comme un peu à part, voire étranges, dans la galaxie des groupes de danse bretonne. De étrange à étranger, il n'y a qu'une lettre et c'est cet Autre dans ce qu'il représente de différence culturelle qui nous intéresse dans le spectacle.

L'Autre, un orphelin Capverdien

Cet étranger, jeune et orphelin, qui débarque à Douarnenez avec ses envies de tout connaître, tout partager, nous l'avons fait naître au Cap-Vert. Pourquoi un tel choix ? Une île, surtout petite et pauvre comme l'est malheureusement l'archipel du Cap-Vert, nous a semblé un endroit d'où l'on pouvait naturellement partir dans l'espoir de trouver un ailleurs meilleur et ce, d'autant plus que l'on n'a pas d'attache familiale. En outre, une île, par son caractère d'isolement, est souvent le foyer d'une culture forte et originale. Dans le cas du Cap-Vert, cette culture est issue d'un riche métissage afro-portugais. Enfin, quoi de plus naturel lorsque l'on part d'une île que d'arriver dans un port ?
Un dernier lien rattache Douarnenez au Cap-Vert : l'association Morgane. Cette association douarneniste créée en 1993 vient en aide aux enfants défavorisés et est très active au Cap-Vert. Elle a mis en place un système de parrainage pour les enfants des orphelinats qu'elle aide. Nous avons donc imaginé que le personnage principal du spectacle serait le filleul du groupe, et que, naturellement, il viendrait vers nous à Douarnenez, seul lien le rattachant à l'Europe.

L'Autre, un Noir, un Métisse ou un Blanc ?

Silhouette Ignacio

Notre « Autre » est donc un jeune Capverdien. Son prénom est Ignacio. Le choix de ce prénom n'est pas neutre puisqu'il se rattache à la racine de « innocence ». D'origine afro-portugaise, Ignacio pourrait être noir de peau ou métissé, ce qui ajouterait une différence physique à sa différence culturelle.
Mais comment faire pour jouer un Noir sur scène lorsqu'aucun membre de la troupe n'est noir ? Et d'ailleurs, est-ce que cela a un intérêt ? Le spectateur pourrait être tenté de réduire le problème de la différence à cette seule différence physique, ce qui n'est pas l'objet de notre spectacle. Nous avons donc opté pour une solution originale permettant d'éluder la question : à aucun moment le spectateur ne verra le visage d'Ignacio. En coulisse, caché ou déguisé, Ignacio sera pourtant présent dans chaque scène de danse et sera souvent l'objet de tous les regards. Cacher pour mieux montrer, n'est-ce pas un procédé souvent employé dans l'Art ?

Ce principe nous permet également de pointer l'attitude d'une certaine frange de la population pour qui être immigré et pauvre de surcroît rend toute personne transparente, invisible, inexistante. Ignacio sera en quelque sorte l'étendard de ces « sans visage ».

« Egile », des éléments récurrents

Si Ignacio avance masqué, le spectateur doit néanmoins pouvoir le reconnaître facilement dans l'ensemble des personnages présents sur scène. Nous avons choisi pour cela deux symboles forts : une veste rouge vif, vêtement représentatif de sa différence, et une valise, accessoire emblématique de l'exilé qu'il est. Ces deux objets, récurrents dans tout le spectacle, permettent au public d'identifier aisément le personnage d'Ignacio et forment le point central de quelques chorégraphies originales du spectacle.
La valise permet également de faire le lien avec un autre élément récurrent du spectacle : la chanson « Aller sans retour » de Juliette. Parlant de la douleur de l'exil et de cette difficulté de se retrouver étranger dans un monde étrange, cette chanson est l'un des axes principaux du spectacle et revient sous diverses formes tout au long du spectacle.
L'affiche constitue le dernier élément récurrent dans « Egile ». Affiche de propagande ou d'information, ce morceau de papier est l'un des supports visuels les plus universels de la communication. Pour un groupe de danse bretonne, elle est surtout affiche de fest-noz ou de spectacle mais peut aussi traduire un soutien associatif à une action plus large. L'affiche et son corollaire naturel, le collage d'affiches, ponctuent régulièrement le déroulement de « Egile », associant effets visuels et rythmique des body-percussions.

« Egile », un lieu...

... de questionnement

L'Autre fait peur, l'Autre fascine, mais il ne laisse en aucun cas indifférent. C'est l'argument développé tout au long du spectacle. Ces désirs de renouvellement de la danse bretonne qui naissent dans la tête de certains membres deu cercle celtique, comment les concrétiser ? Ce jeune Capverdien qui arrive avec sa culture et qui veut s'intégrer dans le cercle, qu'en faire ? Mettre tout cela à part, le cacher ou, au contraire, tout accepter sans se poser de question ? Oser s'aventurer sur de nouveaux espaces artistiques, utiliser toutes ces différences qui s'offrent, adopter tout « l'exotisme » que cela comporte ou, au contraire, faire front et s'élever en gardien d'une orthodoxie culturelle ? Toutes ces options, les membres du cercle les proposent, discutent, imaginent, explorent au fur et à mesure des scènes du spectacle alors qu'Ignacio prend place dans la communauté. En cela, ils ne font que traduire le sentiment plus général des gens face à l'Autre et à sa différence.

... de discussions

La danse bretonne nous a cependant semblé insuffisante à la compréhension des scènes et nous avons fait appel au théâtre pour plus de flexibilité. Deux lieux nous ont alors paru évidents pour servir de décors : l'un, universel, le bistrot, l'autre, plus spécifiquement breton, le fest-noz. Dans tous les cas, ce sont des lieux de discussions, parfois vives, où les barrières sociales et politiques ont peu d'emprise et où la libre-pensée s'exprime plus facilement.

... de métissage

Cesaria Evora - Jean-Pierre Quéré Culture capverdienne et culture bretonne, deux cultures fortement identitaires mais issues d'histoires bien différentes. Peuvent-elles cohabiter, voire s'entremêler ? C'est en tout cas l'ambition avouée de « Egile ». Cela se traduit par un riche métissage musical avec l'emprunt de rythmes, d'airs ou de formes d'expression typiquement capverdiennes comme le batuque.
Chants bretons sur musiques capverdiennes, danses bretonnes sur rythmes capverdiens, ferrino capverdien et bombarde bretonne, l'osmose se fait naturellement. Et quelques moments de saudade, cet façon d'être si bien chantée par Cesaria Evora, viennent ajouter à l'ambiance générale du spectacle.

« Egile », la danse bretonne en spectacle

Avec « Egile », c'est aussi l'occasion de revenir sur l'évolution de la danse bretonne en spectacle au cours de ces quinze dernières années. Partie d'une forme « traditionnelle » voire par trop « folklorisée » (le défilé en costume), la danse bretonne n'hésite plus maintenant à s'acoquiner avec la danse contemporaine (voir par exemple le récent travail "bi-portrait Yves C." de Mickaël Phelippeau avec Yves Calvez, ancien danseur du cercle). Le groupe Korriged Is, sous l'impulsion de son chorégraphe Gildas Sergent, a été un acteur majeur de cette ouverture vers d'autres territoires, pas seulement chorégraphiques (1).

Des précurseurs aux couleurs douarnenistes

« War an Aod », créé en 2000, fut ainsi le premier exemple d'un spectacle long (plus d'1h30), s'appuyant sur un contexte socio-historique (les grèves sardinières de 1924 et la vie quotidienne à Douarnenez, ponctuée par ce moment de folie que constituent les Gras) et où la danse bretonne apparaît théâtralisée (à travers le détournement de certains gestes de danse vers des gestes de la vie courante par exemple). Une nécessité s'était également faite jour : adapter la danse aux intentions que l'on souhaite transmettre aux spectateurs.
Final Je vous dirai... En 2004, la création de « Je vous dirai... » marqua une deuxième étape : l'abandon du costume traditionnel ou plus exactement, l'adaptation du costume à l'argument du spectacle. En effet, comment justifier de faire évoluer des danseurs en costumes bretons XIXe siècle alors que l'action se passe en pleine Première Guerre mondiale et en partie aux états-Unis ? Mais surtout, « Je vous dirai... » montrait les passerelles possibles vers d'autres territoires de danse (ragtime, bizoku), de musique (jazz) et d'expression (théâtre, vidéo) sans que la danse bretonne n'en soit dénaturée.
« Plogoff ! » fut la suite logique des 2 spectacles précédents. Créé en 2008, il proposait une lecture des événements liés à la volonté gouvernementale d'imposer la construction d'une centrale nucléaire sur la pointe du Raz dans la fin des années 70. Costumes contemporains, rythmes disco, musique tango, scènes clownesques, projections vidéo, effets pyrotechniques, le spectacle était total et la danse bretonne omniprésente. Mais c'était une danse langage, moderne, vivante et fusionnelle, qui dès lors s'adressait au public.

« Egile », un digest ?

« Egile », notre nouvelle création, se veut dans la continuité de cette évolution. Il n'est bien sûr pas question de présenter quinze années de spectacle, ni de refaire ce qui a été déjà fait en reprenant des scènes de chaque spectacle précédent. Il s'agit plutôt, à travers des références aux précédents spectacles des Korriged Is ramenées sur une période de quelques mois, de présenter les questionnements et les tâtonnements qui ont présidé à l'évolution de la danse bretonne en spectacle depuis le milieu des années 90. Et il n'est pas inutile de le rappeler...

« Egile », un manifeste du fest-noz

Fest-noz

Avec « Egile », c'est enfin l'occasion d'affirmer haut et fort que la danse bretonne est avant tout une danse populaire, qui ne saurait vivre sans les pratiques amateurs et les événements festifs qui ponctuent le quotidien des gens d'ici et d'ailleurs. Evénement emblématique de la culture bretonne moderne, en instance d'inscription au Patrimoine immatériel mondial de l'humanité, le fest-noz revient régulièrement au cours du spectacle. Lieu de convivialité, de plaisir d'être ensemble, de partage, de transmission, de diversité, d'ouverture à l'autre, il peut aussi devenir lieu de revendication, d'affirmation, de soutien. Réunissant tous les âges et toutes les classes sociales autour d'un concept fédérateur (danser et faire la fête ensemble), le fest-noz a également changé au cours des ans, suivant en cela l'évolution de la musique bretonne, des pratiques de danse et... du goût des gens. C'est aussi cela que veut montrer « Egile ».

Notes

[↑] Parmi d'autres contributeurs, on peut citer les cercles celtiques Eostiged ar Stangala de Quimper et Olivier de Clisson qui proposent des visions de la danse bretonne en spectacle proches de celle des Korriged Is, et, plus récemment, les cercles celtiques de Combrit et Ar Vro Menelig d'Elliant qui mettent à profit des expérimentations vers la performance clownesque ou la danse contemporaine.